Naviguer à travers les difficultés financières des propriétaires : le Spectre De Soin

La difficulté d’accès aux soins pour les propriétaires d’animaux va croissante, et l’une des raisons est le coût de ces soins. Entre 1998 et 2011, les animaux qui ne recevaient pas de soins vétérinaires aux États-Unis est passé de 32% à 45% pour les chats et de 15% à 19% pour les chiens.

En tant que vétérinaire, les propriétaires opposent fréquemment un frein financier aux soins proposés, particulièrement en urgence où les coûts peuvent rapidement grimper. Une étude a montré que plus de la moitié (57%) des vétérinaires rapportaient rencontrer au moins une fois par jour des propriétaires limités financièrement, impactant la qualité de soins prodigués à leurs patients.
Les limitations financières des propriétaires (et le défaut de qualité de soins perçu) constitue l’un des principaux contributeurs au burn-out dans une étude de 2017 portant sur plus de 1 100 vétérinaires américains et canadiens.

Des solutions existent déjà et se développent de plus en plus : facilités de paiement, mutuelles pour animaux, médecine solidaire. Aussi, une manière d’appréhender ces cas peut tenir dans leur gestion globale : parlons du Spectre De Soin !

Le "Spectre De Soin"

Le Spectre De Soin (Spectrum Of Care en anglais ou, pour les intimes : SOC) est une notion encore relativement inconnue en France, bien que fréquemment pratiquée. Mais qu’est-ce-que c’est concrètement ?

Qu'est-ce-que le Spectre De Soin ?

Pratiquer sur le Spectre De Soin, ça correspond à la possibilité de proposer une variété de soins de qualité, basés sur des données scientifiques, et qui tiennent comptent des besoins du patient mais également de ceux de son propriétaire. Il s’agit donc d’une approche individualisée du patient. Les décisions sont prises en se basant sur des facteurs contextuels variés :

En pratiquant sur le Spectre De Soin, de multiples options sont considérées comme appropriées et acceptables, et l’option qui répond aux besoins du patient et de son propriétaire ne sera pas forcément le « gold standard ».

D'où ça vient ?

Le Spectrum Of Care (SOC) est un concept né en 2018 aux États-Unis dont la définition littéraire a été pour la première fois intégrée dans le papier de Stull et al. « Barriers and next steps to providing a spectrum of effective health care to companion animals ». Un terme a été mis sur une pratique déjà courante, permettant ainsi d’en définir les contours et surtout d’en dégager des notions qui peuvent être enseignées.

C’est ainsi qu’en 2021 l’association américaine des collèges vétérinaires (AAVMC) a fait naître un projet visant à développer, promouvoir et transmettre une médecine inclusive et collaborative. Il s’agit du SOCI (Spectrum Of Care Initiative).

Pourquoi pratiquer sur le Spectre De Soin ?

Le terme est nouveau, mais la pratique ne l’est pas ! Nombreux sont les vétérinaires déjà habitués (et plus ou moins à l’aise avec cette idée) à offrir une variété d’options de soins et de discuter de la balance bénéfice/risques, en particulier lorsque le propriétaire refuse ou n’est pas en mesure de payer pour les examens ou la prise en charge proposée.

Pratiquer sur le Spectre De Soins permet d’augmenter l’accessibilité aux soins des propriétaires d’animaux en proposant des options qui répondent et s’adaptent aux croyances des propriétaires, à leurs valeurs, à leurs ressources et limitations financières, à leurs attentes ainsi qu’à la relation avec leur animal.

En pratique, cette approche fournit un cadre permettant d’appréhender au mieux des contextes cliniques variés dont les décisions peuvent être complexes et éthiquement/moralement difficiles, tout en fournissant des soins acceptables aux patients et à leurs propriétaires.

Qu'est-ce-que le Spectre De Soin n'est PAS ?

Toutes les options envisagées sur le Spectre De Soin doivent être considérées comme appropriées et adaptées au contexte. Pratiquer sur le Spectre De Soin peut également faire appel au séquençage des soins : par exemple, en cas d’absence d’amélioration avec la première option, on incrémentera au fur et à mesure et on passera aux options plus « avancées ».

Ainsi, pratiquer sur le Spectre De Soin ce n’est pas :

En effet, la prise en charge d’un animal peut différer du « gold standard » tout en fournissant un standard de soin tout à fait convenable, pour peu que les décisions des propriétaires soient prises de manière éclairées, et que les éléments de communication avec ces-derniers soient correctement documentés dans le dossier du patient.

Pratiquer sur le Spectre De Soin

Pratiquer sur le Spectre De Soin fait appel à des compétences diverses et variées, tant médicales qu’inter-personnelles.

Raisonnement clinique et prise de décision

Faire appel à son sens clinique dans le process de prise de décision permettra notamment d’affiner les possibilités diagnostiques, de juger de l’acceptabilité d’une option thérapeutique plutôt qu’une autre vis à vis de l’état clinique de l’animal. Quelques éléments que l’on peut dégager :

Cette gymnastique de l’esprit fait appel à un potentiel d’écoute et d’adaptabilité importante du vétérinaire.

Communication

La communication avec le propriétaire est un élément central. L’écouter activement, avec empathie, sans jugement, permettra de mieux évaluer ses attentes (valeurs, ressources, relation avec son animal de compagnie, etc). Partager les différentes options du Spectre De Soin, avec leurs avantages et inconvénients, leurs bénéfices et leurs risques, vise à obtenir son consentement éclairé. L’adhésion du propriétaire à l’option choisie est primordiale afin d’optimiser l’observance au traitement et d’éviter les frustrations, insatisfactions, déceptions.

Collaboration

La communication avec le reste de l’équipe médicale est également importante : dossier médical précisant les différentes options envisagées, les raisons motivant le choix, la suite envisagée en cas d’évolution non satisfaisante, etc.

Pratiquer sur le Spectre De Soin, c’est aussi être capable de reconnaître les situations où l’animal bénéficierait de soins qui ne peuvent lui être dispensés dans le contexte, d’en faire part au propriétaire et de trouver une solution adéquate. Les solutions sont aussi variées que les contextes pratiques : référer vers une autre structure, abandon, euthanasie, etc.

Professionnalisme et identité professionnelle

Les vétérinaires ont des obligations professionnelles qui nécessitent d’adopter une approche éthique lors des prises de décision. Cela nécessite aussi de pouvoir reconnaître et répondre aux cas de négligence et de maltraitance. Trouver la limite entre le fait de proposer des soins qui s’adaptent au contexte, notamment aux limitations financières du propriétaire, tout en ne reniant pas le bien-être et les besoins de l’animal, reste primordial.
Aussi, réfléchir régulièrement aux cas rencontrés précédemment (par nous-même ou des collègues), apprendre et grandir de ces situations permettra de continuer d’améliorer la prise en charge de ces patients.

Comment être en phase avec cette approche ?

On l’a dit précédemment : toutes les options envisagées doivent être considérées comme adaptées et convenables dans la situation. Pratiquer sur le Spectre De Soin ne doit pas être perçu comme du « très bien très cher – pas très bien pas très cher » mais comme une manière d’offrir les meilleurs soins possibles au patient tout en respectant les attentes et limitations du propriétaire. Cela nécessite parfois de travailler sur des hypothèses diagnostiques (et la probabilité de tel ou tel résultat), d’enclencher une approche en « pas à pas » et d’adapter au fur et à mesure cette approche. Être à l’aise avec cette approche nécessite également d’être à l’aise avec le fait de parler d’argent avec les propriétaires. Si une conversation centrée autour du paramètre financier peut conduire les propriétaires à percevoir le vétérinaire comme « là que pour le fric », le défaut de communication sur les coûts liés à la prise en charge de l’animal peut amener le propriétaire à se sentir vulnérable, trompé ou pas préparé. Trouver le juste milieu (en centrant la conversation autour de l’animal ?), ne pas prendre personnellement les réactions des propriétaires (tantôt surprises, énervées, ou tristes, parfois culpabilisantes), expliquer les coûts et partager notre opinion quant aux options envisagées peuvent constituer des pistes pour naviguer à travers cet aspect pas toujours réjouissant de la communication propriétaire.

A l’inverse, si l’option envisagée n’est pas considérée comme convenable pour le vétérinaire, un conflit éthique va probablement émerger. La survenue de conflits éthiques peut être particulièrement perturbante émotionnellement, et est positivement associé au stress chronique et au burn-out dans la profession.

Elodie Vinet
Elodie Vinet
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